- C'est très décevant de votre part, Mlle Sanders. Votre article est totalement absurde. Vide. Il n'apporte rien au lecteur, rien d'autre que de l'ennuie et quelques paroles stupides. Je vous pensais plus censée. Ce devoir ne mérite même pas qu'on s'attarde sur lui. Retournez à votre place et tâchez de vous efforcer d'avantage la prochaine fois.
La jeune fille regarda avec peine comment sa feuille tant travaillée atterrissait sauvagement dans la corbeille, abandonnée sans cérémonie à un oublie qu'elle ne méritait pas.
Emilie n'eut pas la force de répondre, de défendre son article et de le sauver de cette injuste critique. L'homme à la veste brune l'intimidait, avec sa moustache peignée rigoureusement et ses cils épais toujours froncés au-dessus de deux yeux sombres et inquiétants.
Résignée, elle retourna lentement à sa place, ses délicieuses boucles blondes frôlant ses épaules arrondies au rythme de ses pas. Elle s'assit derrière son bureau en bois, ses prunelles couleur chocolat se posant sur les graffitis qui ornaient la table.
Le cours se poursuivit avec la lecture d'articles variés, qui tous pour elles manquaient d'authenticité, de maturité. A les écouter, ils ressemblaient à des essais d'un enfant voulant jouer un mauvais tour à une personne peu appréciée. Ce n'était rien d'autre que ça. Des enfantillages vides de sens et d'importance. Des paroles quelconques qu'on avait vaguement crues entendre et qu'on avait déformées afin de les rendre alléchantes. Parler pour vendre. Peu importait ce qui était dit tant que le lecteur en raffolait encore et toujours. Voilà à quoi on en était réduits.
C'était effrayant.
Isolée par ses pensées, la jeune étudiante n'approuvait pas ce commerce ridicule. Depuis toujours, elle rêvait de voir son nom figurer à la suite d'un article. « Emilie Sanders ». Mais pas de cette façon. Sa curiosité l'avait toujours poussée à trouver la vérité, où qu'elle se cache, et ne jamais s'arrêter aux apparences d'une réussite facile. Il fallait que toute cette comédie cesse. Car après tout voilà ce que c'était : la comédie humaine. Une poésie sans sonorités, un théâtre sans comédiens, un auteur son encrier. Des articles sans valeur. Quelqu'un devait mettre un terme à ces sottises et révéler aux yeux de tous la vérité, sans censures ni sous-entendus. Il était grand temps d'interrompre ces absurdités qui dispersaient peu à peu les gens.
Déterminée à restaurer ce qui s'était perdu à cause de simples feuilles de papier, Emilie fut contrainte tout de même de laisser un sourire triste assaillir ses lèvres sérieuses.
Que pouvait-elle, elle, simple fille de 17 ans, contre un empire de mensonges qui devenait plus fort de jour en jour ?